Qu’est-ce que l’ « Extraction » ?

« Plus abstrait que l’abstraction »

J’ai eu l’intuition en 1994, année de mes dix-huit ans, que je pourrais apporter quelque chose de nouveau à la peinture abstraite. Depuis plusieurs années je me posais avec angoisse la question suivante : après ce qu’ont fait – magnifiquement – les peintres abstraits dits « d’après guerre », et plus largement les peintres abstraits, les impressionnistes, les classiques et les peintres des autres courants, peut-il exister encore un nouvel art en peinture ? En d’autres termes, qu’est-ce que l’art aujourd’hui ?

La peinture abstraite, celle d’après-guerre, était selon moi la dernière façon de peindre à part entière. Après eux, certes on pouvait faire de la peinture abstraite, mais on ne pouvait plus inventer dans ce domaine. Certes, réaliser une toile abstraite à partir d’un style décidé à l’avance était encore aujourd’hui intéressant, mais cela ne menait à rien de nouveau. Pour le vérifier, après avoir déjà réalisé quelques toiles abstraites, j’ai commencé en 1998 une toile en m’inspirant de quadrilatères. Et, au fur et à mesure de la composition, j’ai sans surprise constaté qu’elle n’apportait fondamentalement rien à ce qui avait déjà été fait. Pour cette raison, je ne l’ai pas finie et l’ai intitulée « Abstraction inachevée ».

J’ai alors décidé avec la plus forte détermination de trouver un art « plus abstrait que l’abstraction ». Je décris ici cette voie dont, a l’époque, j’ignorais l’issue.

Abstraction inachevée

Afin d’échapper aux codes les plus habituels de l’abstraction, j’ai suivi la règle suivante : peindre au niveau d’abstraction le plus élevé possible en m’imposant la contrainte de ne jamais composer selon un style décidé à l’avance, et ce du début à la fin de chaque réalisation.

J’ai peint ainsi de 1999 à 2013.

Et, un jour en juillet 2015, j’ai pris conscience que chacune des vingt-sept toiles que j’avais peintes, soit la quasi-totalité de ma production, était passée par les étapes suivantes :

1. Je n’avais peint que lorsque j’en avais eu le très fort désir, un désir presque irrépressible.

2. Un style abstrait, indépendant de ma volonté, était ressorti assez vite. Un style très différent selon les réalisations et qui s’était avéré, au fil de la composition, proche de styles qui avaient déjà été inventés, notamment à l’après-guerre.

3. Mais, alors que je peignais, un sens – une image ayant un sens précis – était soudain apparu.

4. Perplexe, j’avais alors veillé à conserver ce sens en cessant de peindre, ou en complétant éventuellement certaines aires ou formes, mais sans ajouter de nouveaux éléments.

5. Enfin, j’avais précisé ce sens à travers le titre.


Je n’avais par conséquent pas réalisé de peinture abstraite. Et, contrairement au figuratif, je n’étais pas parti d’une idée, d’un « sens », pour parvenir à du « beau », j’étais parti du « beau » et étais parvenu à du « sens ».

Aube en hiver

Aussi, quelques mois après avoir pris conscience de ce processus, je me suis souvenu que j’avais écrit en 1997 un texte très court dans lequel j’avais tenté de définir ce que devait à notre époque être un artiste. Une question que je me posais alors depuis plusieurs années, craignant que tout avait déjà été fait en peinture.

Je l’ai retrouvé et j’ai relu ma définition. A ma grande surprise, elle était cohérente avec ce que j’avais fait : « l’art semble devenir une extraction chez l’artiste. L’artiste semble puiser au plus profond de ses ressources pour s’exprimer ».

Libération, prospection, extraction

Très heureux d’avoir trouvé le terme « extraction » pour qualifier ce que j’avais réalisé, j’ai cherché à comprendre précisément le processus qui avait opéré.

La méthode que j’avais suivie a été de peindre des toiles au niveau le plus abstrait possible en m’interdisant de recourir à un modèle ou toute forme préconçue. Cette façon de procéder avait conduit d’abord à une « libération », car la recherche du beau, abstrait, m’avait permis cette distance vis-à-vis de tout ce qui était visible autour de moi et immédiatement en moi, et avait eu pour résultat un style de peinture indépendant de ma volonté. 

Le vent

Libre de toute contrainte de style, j’avais ensuite composé mes toiles en quête d’un équilibre « au-delà » de celui que l’on peut atteindre via une composition pressentie de couleurs et de formes. Cette façon de composer a selon moi agi comme une écriture, progressive, dans mon inconscient. D’où le terme de « prospection » que j’emploie pour qualifier cette seconde phase.

De cette manière, je suis convaincu qu’au fil de la composition de mes toiles, je suis descendu dans mon inconscient et suis parvenu à du sens, à travers trois étapes : « libération, prospection, extraction ».

« Extraire un sens du beau »

Lorsque j’ai terminé une toile, j’ai rarement eu envie de la signer. Non pas parce que je ne la trouvais pas belle, mais parce que je n’en ressentais pas le besoin. Cependant, au fait des trois étapes précédentes, je me suis à nouveau posé la question : dois-je les signer ? Ma réponse fut négative. Car j’ai estimé plus pertinent de signer ce qui les rassemblait, étant donné que c’était la série qui m’avait permis d’identifier le processus selon lequel j’étais parti du « beau », abstrait, et, inconsciemment, étais parvenu à du « sens », ceci dans des domaines ayant trait aux notamment aux paysages mais aussi à la figure, aux choses, au surréalisme ou à la culture.

Sous un soleil d’été

Pour ces raisons, j’ai décidé de nommer ce concept de peinture l’ « Extraction », car j’étais parvenu à « extraire un sens du beau ». Je qualifie également d’ « extraction » chacune des toiles relevant de ce processus. J’ai peint à nouveau à partir de 2020. Malgré le fait que je connaisse ce processus, celui-ci a continué d’opérer en 2020 avec une toile et en 2021 avec quatre toiles. Ce qui fera au final un total de 28 toiles.

Retour à l’abstraction

« Coucher de soleil et lever d’étoiles » date de 2022, il s’agît de la première toile que j’ai réalisée après la dernière « extraction », en 2021. Désirant plus généralement m’éloigner de l’abstraction, je suis parti d’un motif figuratif : un coucher de soleil, symbolisé par une forme géométrique arrondie jaune en haut, et un segment noir en dessous pour schématiser l’horizon. J’ai néanmoins décidé de la peindre ensuite selon le processus d’extraction, une abstraction totale. Et, celle-ci, au final, m’a livré une image étonnante : un coucher de soleil à l’horizon et le lever d’une étoile rayonnante au-dessus d’une même mer, avec d’autres astres autour.

Coucher de soleil et lever d’étoiles

Un an après, j’ai repris la peinture. Moins motivé par le processus d’extraction car trop conscient de son existence, j‘ai réalisé une toile abstraite. J’ai été étonné par la très forte sensation que j’ai eue dans le premier geste. Mais, sans surprise, le résultat a été une toile abstraite, pas une extraction. Pour ces raisons, je l’ai intitulée « Retour à l’abstraction ».

Retour à l’abstraction

En 2024, j’ai retrouvé l’envie de peindre une toile abstraite. J’ai procédé de la façon suivante : dans la plus grande tranquillité, j’ai composé à partir de formes rectangulaires en me concentrant essentiellement sur du bleu. J’avais conscience que je réalisais une toile « seulement » abstraite, un mode de peinture que j’avais abandonné ving-cinq ans auparavant.

Le résultat fut néanmoins très différent de « Abstraction inachevée«  : une toile certes abstraite, réalisée à partir de quadrilatères, mais également optimiste et aboutie. Je l’ai intitulée « Abstraction bleue et blanche ».

Abstraction bleue et blanche

Un nouveau concept de peinture

En commençant mon parcours il y a vingt-cinq ans, j’ai eu l’intuition qu’en peignant de la façon la plus abstraite possible, « au-delà » de l’abstraction, je produirais quelque chose de nouveau en peinture.

Je constate que je n’ai pas inventé de style en peinture abstraite durant la longue phase avant mon retour à l’abstraction. Sans regret toutefois, puisque ce n’était pas l’objectif.

En revanche, je suis très heureux d’avoir découvert « l’ extraction », un nouveau concept de peinture qui fait le lien entre l’abstraction et le figuratif. Je le définis ainsi : l’extraction est « de l’abstraction, dont la fin, inconsciente, est d’ extraire un sens du beau ».

Paris, le 6 mars 2026

Antoine Houssin